Cécile Goubet
La construction de l'animalité chez
Buffon
1 e partie - La construction du discours:
Pourquoi l'Histoire naturelle de Buffon? Quel intéret pour une rencontre
militante sur la question animale?
La compréhension, l'analyse critique de l'opposition entre «l'homme» et «l'animal» invite:
-à mettre à jour les modes de productions en jeux de ce discours
et d'en critiquer les effets.
Pourquoi Buffon et L'HN?
Buffon participe en tant que savant à l'élaboration d'un discours
qui positionne l'humain dans le monde. Cette posture du savant sujet parlant,
connaissant, capable de produire un discours sur les êtres et les choses
aide à comprendre la manière dont l'humanisme des Lumières
justifie son statut d'exception.
Mais avant d'en arriver là, avant de savoir comment la science justifie
la position exceptionnelle de l'homme, il faut s'interroger sur les conditions
d'apparition de la rationalité scientifique classique. En effet, comment
comprendre le contenu d'un discours (et ici du discours savant sur les animaux)
sans saisir son contexte historique?
Passer outre cette question conduirait à des erreurs d'appréciation;
on juge à partir de codes, de références inscrites dans
une temporalité (moi, femme du XXI e siècle...) qui ne sont pas
ceux/celles du XVIII e siècle. Si le projet consiste à comprendre
comment le discours scientifique humaniste produit «l'animal»,
il faut cerner ses spécificités en se gardant d'appliquer nos
schémas de pensées à ceux de l'époque classique.
Pour cela nous allons nous appuyer sur Foucault pour comprendre la place que
prend l'HN dans la pensée classique.
Pour résumer grossièrement: À partir du XVII e survient
un changement de paradigme de la connaissance scientifique.
- Avant XVIIe faire l'histoire d'un animal/plante c'est dire tout ce que
l'on voit et l'on a entendu de la chose: collection, recueil des vertus, légendes,
blasons, médicaments. Ainsi la distinction actuelle entre observation/fable/document
n'a pas lieu d'être car on est dans un autre registre de rapport à la
connaissance.
Pour le compilateur du XVI e , la nature est multiple, mystérieuse,
le savoir consiste à interpréter les signes déposés
au cour des choses. C'est un savoir basé sur l'interprétation
car le monde est un ensemble de signes, de marques qu'il s'agit de déchiffrer
et le mode de ce déchiffrement est l'analogie. Connaître, c'est
restituer une proximité dans un monde qui n'est que répétition:
la terre répète le ciel, les parties des plantes répète
celles du corps humain------ C'est l'idée que les choses communiquent
entre elles par le jeu des ressemblances. Est vrai ce qui ressemble, est vrai
ce qui est proche.
Le point de convergence de ces analogies est l'être humain; chaque partie
de son corps est en proportion avec la terre le ciel, les animaux. Ses os sont
des rochers, ses veines des grands fleuves, sa vessie la mer et inversement.
La nature se reflète en lui, il reflète la nature. Aussi il est
moins humain qu'animal humain puisqu'il fait partie du système des ressemblances.
Il est le point de convergence et de réflexion du monde qui l'entoure.
On comprend alors que dans cette forme de représentation, les termes
de «nature», d'«animal» et d'«homme» ne
recouvre pas le même champ sémantique que le nôtre (ou d'ailleurs
que celui de l'âge classique) -( M.C, p33. chap2-1)
NB: Si les choses se ressemblent, elle ne se confondent pas car elles sont
régies par le système des sympathie/antipathie qui prévient
de la confusion.
Remarques: Certaines théoricienne féministes anglo-saxonnes,
comme Londa Schiebinger ou encore Carolyn Merchant considèrent que cette
période de l'histoire fut plus favorable à la prise en compte
du monde non-humain sensible. Pourquoi?
Avant la révolution épistémologique entamée au
XVIe/XVIIe avec Descartes et Bacon en Angleterre, l'humain bien que placé au
centre de la Création doit compter sur un environnement qu'il maîtrise
mal. Il n'y pas de séparation radicale entre humain et non-humain -
tout un tissu de croyances atteste de l'existence d'êtres mixtes; le
non-humain agit au sein de la sphère des hommes et des femmes et inversement
(femmes et hommes peuvent intervenir sur les animaux, les plantes, l'au-delà).
D'après C. Merchant, cet «égalitarisme» entre humain
et non-humain aurait été rendu possible par une meilleure répartition
du savoir et des pouvoirs entre les genres.
Il n'est pas question d'idéaliser un «âge d'or» des
rapports inter-humains et extra-humains car cela reviendrait à appliquer
nos catégories de pensée (ex.: «égalité», «liberté») à une
situation historique qui ne peut s'inscrire dans les questionnements contemporains.
En revanche, la prise en compte du discours, des représentations, et
des rapports sociaux masculin/féminin est une possibilité explicative
pour saisir l'évolution du discours sur l'animalité (i.e.: discours
sur l'animal).
D'aprés Schiebinger, les catégories de genre (gender)
telles qu'elles apparaissent à l'époque moderne construisent
le langage scientifique qui les restitue dans les représentations dominantes.
Par ex.: la représentation du masculin et du féminin intervient
dans la classification du vivant... Schiebinger montre comment le genre est
utilisé pour créer les catégories de sexe mâle/femelle
= les signes sociaux du genre féminin deviennent des marques
porteuses d'une essentialité.
> Il est donc important de prendre en compte l'ensemble des facteurs qui
construisent le langage et les représentations dominantes.
- L'époque baroque annonce la crise de cette représentation,
les codes se brouillent, les ressemblance et analogies perdent de leur force
explicative------à l'égard de ce système de correspondance
qui annonce le bouleversement de l'âge classique.
Pour Foucault, c'est parce que le langage subit une mutation que les représentations
changent. Cette mutation traverse le langage et la connaissance.
- Âge classique:
Le système de connaissance n'est plus basé sur la ressemblance
et sur les rapports analogiques mais sur la représentation.
Connaître, signifie désormais faire l'histoire d'un individu (plante
ou animal). A partir de l'âge classique, la similitude, l'apparence sensible
sont considérées comme le lieu de l'erreur (cf. Descartes) ou
comme une sorte de passage obligé qui doit être dépassé pour
accéder à la vérité.
On change donc de paradigme par l'institution d'un rapport nouveau entre les
mots et les choses. Le système des signes change: avec la représentation,
l'objet est mis à distance, est re-présenté, par un sujet
connaissant.
L'univers de l'animal (visible, métaphorique, utilitaire...) disparaît
au profit d'une conception géographique, spécialisée,
cartographiée de l'animal: «l'être vif, en son anatomie,
en ses mours, en sa naissance et en sa mort apparaît comme à nu» (Foucault,
Les mots et les choses, chap 5-2, p.141)
Le mot «histoire» change de valeur; d'une «histoire-recueil» faite
de documents et de signes où l'observateur a pour rôle de faire
parler les mots (car la vérité dans choses est logée sous
les mots) on passe à une histoire du regard et de transcription où le
langage est neutralisé, épuré: «c'est la possibilité de
voir ce que l'on pourra dire».
Les documents (ou les bases) de cette histoire nouvelle sont des herbiers/collections/jardin.
Le lieu: espace, longueur largeur, le rectangle intemporel, les êtres
se présentent les uns à coté des autres, avec leur surface,
attribués d'un nom.
Ce n'est donc pas, d'après Foucault, le «désir de savoir» qui
change à l'âge classique mais «une nouvelle façon
de nouer les chose à la fois au regard et au discours. Une nouvelle
manière de faire l'histoire» (M.C, 5-2, p.143)
L'HN n'apparaît pas parce qu'on voit plus de choses – au contraire le
champ du regard se rétrécit, est sélectionné ce
qui est visible, descriptible. La simple observation est dès lors considérée
comme un mal nécessaire, comme une première étape avant
l'analyse (cf. la «méthode naturelle» de Buffon). Les cinq
sens ne sont plus l'unique source de savoir, seule la vue conserve ce pouvoir à condition
que les perceptions soient sélectionnées (ex.: les couleurs sont
inaptes à fonder un savoir scientifique).
C'est donc un regard filtré, épuré à travers la
grille et le tableau qui produit un savoir. Le champ du regard est délimité par
des conditions restrictives. Observer – c'est voir moins, c'est renoncer à la
profusion des choses, c'est voir ce qui peut être analysé, c'est-à-dire
comparé et divisé et ainsi mettre fin aux confuses similitudes.
Connaître c'est discerner, c'est dresser le tableau des identités
et des différences.
L'histoire naturelle comme langage:
L'histoire naturelle ou la science naturelle est le langage qui permet de
parler de l'animal et de la nature. À partir d'herbiers, de cartes,
de tableaux et de méthodes d'observation, de découpe du monde
non-humain (sensible ou non), on construit le langage «purifié» qui
rationalise le rapport à l'objet (ex: on classifie l'objet en terme
de forme, grandeur, nombre, position...), et on le restitue sous un nouveau
regard: on peut désormais nommer le visible.
L'image de la nature Chez Buffon:
La Nature, c'est l'image du «grand tout»: minéral/végétal/animal
dont l'homme fait partie.
La nature est continue
Les êtres et choses se ressemblent, pas de grandes ruptures. Cet a priori
de la continuité est communément partagé (Linné,
Buffon, Bonnet); c'est l'exigence de continuité qui permet de fonder
la connaissance classique.
La nature est considérée comme continue et ordonnée mais
l'expérience sensible est incapable de la rendre visible d'emblée
car la nature, au cours des «époques» a subit des bouleversements
(Cherni, 2-1). L'ordre premier n'est plus, il faut donc le restituer au mieux.
Problème: si devant nos yeux la nature est foisonnement ininterrompu,
comment la connaître?
«Il me paraît que le seul moyen de faire une méthode instructive
et naturelle, c'est de mettre ensemble les choses qui se ressemblent, et de
les séparer de celles qui diffèrent les unes des autres».
Buffon (Premier discours, Livre 1)
Dans un premier temps on rassemble ce qui se ressemble, puis par la
comparaison on s'attache aux différences à partir desquelles
ont distingue les identités: c'est la plus petite différence
possible qui permet d'établir au plus juste les identités. c'est
l'acte de comparaison à partir de l'analyse des différences qui
permet d'accéder à la connaissance (on est donc plus dans une
conception du savoir où le semblable traduit la réalité).
Plus la catégorie est générale, plus on s'éloigne
de la «réalité de la nature» (qui est continuité et
ordre). En effet, pour Buffon, les grandes catégories "genres", "ordres", "classes" n'existent
que dans notre imagination, elles ne suivent pas la grande continuité «donnée
par la nature elle-même». En revanche, plus on arrive à trouver
des différences par comparaison entre individus, plus on s'approche
de la "réalité de la nature".
La nature est ordre:
L'a-priori qui fonde les recherches aux XVIII e est l'existence d'une histoire
naturelle, c'est à dire d'un ordre constant dont la science peut rendre
compte. Elle se veut langage du monde et c'est à ce titre qu'elle se
veut aussi précise que possible. L'idée d'une langue la plus
exacte possible correspond à celle d'une langue universelle.
Elle forge à travers son propre discours une représentation
ordonnée du monde non humain, ordre donné à travers des
grilles, tableaux, représentations fidèle d'un ordre réel
mais jamais donné d'emblée au regard. Ce nouveau langage passe
par la constitution d'une méthode (chez Buffon, la Méthode
naturelle).
Conséquences:
> L'identité est définie à partir de la différence
alors qu'avant elle émergeait de la ressemblance.
Cette remarque est fondamentale pour comprendre comment la science, c'est à dire
le langage scientifique se construit: un animal, une plante sont ce que ne
sont pas les autres «il n'existe en lui même qu'a la limite de
ce qui s'en distingue» (Foucault 5-4, p.157). La différence produit
la limite qui dé-limite les contours de l'identité. La différence
est productrice de l'identité.
> Au dix-sept et dix-huitième les différences sont inscrites
en surface des corps. Le savoir sur le sensible non-humain n'est plus une collection
d'histoires rapportées mais le quadrillage minutieux du corps. C'est
donc sur le corps physique que porte le savoir de l'animal: «la partie
intérieure qui fait le fondement de l'économie animale appartient à tous
les animaux sans exception» (disc. sur la nature des animaux). Le corps
devient support de la nature de l'animal, c'est à dire l'expression
de son être total, voire de son essence. À partir de la fin du
XVIII e (Cuvier) - XIX e la différence descend à l'intérieur
des corps et s'inscrira en tant que différence fonctionnelle, c'est à dire
biologisée et finalisée.
2e partie: les tensions du discours
Si les êtres et les choses ne sont plus semblables entre eux, s'ils
se définissent par un réseau d'identités et de différences,
le nouveau langage qu'est l'histoire naturelle doit composer le tableau des
espèces ou des individus.
L'âge classique refuse le recours aux causes finales (explications métaphysiques
et religieuses) pour comprendre les choses et les êtres. La science,
ou plutôt l'histoire de la nature, est le nouveau socle de la connaissance.
Si la ressemblance ne permet plus d'expliquer le rapport entre les choses,
il s'agit de dresser le tableau des différences c'est à dire,
la carte des identités. C'est par l'observation des faits, compris comme
effet des causes que l'on peut retrouver l'ordre de la nature. Cette enquête
est fondée sur un a priori anthropocentrique : la connaissance
des êtres et des choses a pour objectif d'éclairer celle de l'être
humain. L'enjeu du projet buffonnien est explicite dès les premières
page de son Histoire Naturelle: "S'il n'existait point d'animaux, la
nature de l'homme serait encore plus incompréhensible" (discours sur
la nature des anmaux). Pour Buffon une des grandes difficulté est là :
si la nature est un grand tout continu et ordonné, s'il n'y a pas de «saut» entre
les individus comment distinguer l'humain du non-humain sans passer par l'argument
métaphysique?
--Buffon, entre empirisme et dualisme:-
Buffon- proche des thèses empiristes de Locke- s'efforce de respecter
la continuité sensible entre êtres non-humains et humains. Il
accorde graduellement sensibilité, "conscience de l'existence
actuelle», mémoire, bienveillance sociale (capacité de
socialisation). Le naturaliste rapproche certaines espèces de l'espèce
humaine. Dans son article sur l'Elephant, il écrit :" il approche de
l'homme, par l'intelligence, autant du moins que la matière peut approcher
l'esprit" ses yeux sont "brillants et spirituels". Mais ce qui est effet
de la raison chez l'humain est produit par la finesse de l'instinct chez l'animal.
C'est en effet, grâce à sa trompe et à la délicatesse
de ses sens qu'il "sent, aperçoit et juge plusieurs choses à la
fois", et malgré qu'il ait "plus de mémoire et plus d'intelligence
qu'aucun des animaux" il est "ainsi que tous les autres, privé de la
puissance de réfléchir".
C'est encore la raison qui est pris ici pour principe de différenciation.
Si Buffon reconnait la sensibilité à bon nombre de non-humains
mais il leur refuse la capacité de comparer les sensations. C'est
précisément cette faculté qui, celon lui, produit l'intelligence.
Ceux-ci sont pour ainsi dire «bloqués» dans une immédiateté sensible.
Quelles raisons avance-t-il pour justifier cela? «c'est notre âme
qui forme la liaison entre les choses, par la comparaison qu'elle fait avec
les autres; c'est elle qui forme la liaison de nos sensations et qui ourdit
la trame de nos existence par un fil continu d'idées». En prenant
en compte son refus de la métaphysique comme principe explicatif, il
est étonnant que Buffon fasse appel à un argumentaire
spiritualiste pour expliquer le processus de connaissance. Pourtant à maintes
reprises, il reprend les présupposés dualistes qui marquent de la
différence; «l'âme ce principe spirituel, ce principe de
toute connaissance, est toujours en opposition avec cet autre principe animal
et purement matériel» (discours sur la nature des animaux). D''aprés
Elisabeth de Fontenay, "le christianisme et le cartésianisme n'ont fonctionné chez
Buffon que comme censure" (Le silence des bêtes, P.426).
Attaché à la description des effets, plus proche de l'empirisme,
il est fort possible que Buffon ne se rallie pas véritablement la tradition dualiste.
Sans doute y fait-il appel pour s'assurer une certaine tranquilité et
rapprocher ou repousser à sa guise la frontière de l'humain et
du non-humain.
Les différences anthropologiques:
La parole apparait comme le critère qui caractérise l'espèce
humaine et qui la différencie radicalement des autres. L'absence de
langage est un effet de la non-présence de pensée : "il
ne se passe à leur intérieur rien de suivi, rien d'ordonné,
puisqu'ils n'expriment rien par des signes combinés et arrangés:
ils n'ont donc pas de pensée, même au plus petit degré" (de
la nature de l'homme). Ni le perroquet qui "jaze" ou le singe aux actions
si semblables à l'homme, ne s'élèvent au dessus de leur
nature.
Et pourtant, la parole, considérée comme signe extérieur
de la pensée "met à l'extérieur autant de différence
entre l'homme et l'homme qu'entre l'homme est la bête" (de la nature
des animaux). Comme si Buffon reprenait le critère cartésien
de la parole pour le détourner de son intention initiale. La
parole raisonnée est pour le naturaliste, le propre de l'homme, mais
son inégale présence en chaque individu prouve que l'humanité n'est
pas un tout homogène. Dans un passage sur "l'imbécile",
Buffon rapproche l'humain du non-humain de manière peu cartésienne.
L'absence de parole, qu'il s'agisse du simple d'esprit ou du perroquet "marque
le dernier degré de la stupidité, c'est à dire de l'impossibilité qu'ils
ont tous les deux à produire intérieurement la pensée" (de
la nature des animaux).
Buffon poursuit le brouillage des limites de manière au aussi
joyeuse et provocante que Voltaire: "que serait-ce si par une combinaison
de la Nature aussi possible que tout autre, le singe eu la voix du perroquet,
et comme lui la faculté de la parole; le singe parlant eu rendu muette
d'étonnement l'espèce humaine (...) le philosophe aurait eu grand
peine à démontrer qu'avec tous les beaux attributs humain, le
singe n'en était pas moins une bête" (article "perroquet"). Pour
le naturaliste, la parole, ne constitue plus un critère de différence
véritable entre l'humain et le non-humain. En ce sens, Buffon rompt
avec la tradition judéo-chrétienne et dualiste. C'est ailleurs
qu'il posera ses limites.
La perfectibilité:
Buffon reprend l'argument de la perfectibilité (c'est à dire,
la capacité à apprendre et à se perfectionner) pour
souligner la spécificité de la nature humaine dans le processus
de connaissance.
L'intendant du jardin du roi s'attaque aux thèses de Réaumur
qui, dans sa République des abeilles, reconnait cette qualité aux
abeilles. Ce dernier, affirme que leur comportement n'est pas si machinal qu'on
veut le faire croire; celles-ci sont capables d'invention. Aussi, l'observation
de la structure des ruches permet-elle celon lui, de conclure à une
intelligence propre aux lois de l'espèce. Buffon s'offusque d'une confusion
entre société humaine et des "réunions de mouches" réglées
par les lois de la nature. Sur cette question, Buffon se fait plus cartésien
que jamais.
La critique de la république des abeilles est étendue à celle
des autres sociétés animales non-humaines: "c'est parce qu'ils
ne peuvent joindre aucune idée, qu'ls n'inventent ni ne perfectionnent
rien" (de la nature des animaux). Leurs "ouvrages" ("nids
d'oiseaux", "cellules et provision des abeilles", "sociétés de
fourmi et de mulot") dépendent des lois générales
de la matière définie par le "nombre", la "figure", le "mouvement" et "l'organisation".
Autrement dit, seuls des êtres montés comme des machines sont
en mesure d'accomplir des actions sans faute aucune. Cette perfection-là s'oppose à l'imperfection
humaine, signe d'une nature indéterminée c'est à dire,
libre (argument que l'on retrouve d'ailleurs chez Rousseau).
Si certains êtres vivant montrent une forme d'intelligence, celle-ci
est reléguée à un mécanisme sagement instruit par
la Nature. «les animaux sentent bien mieux que nous ce qui convient à leur
nature, ils ne se trompent pas dans leurs aliments, ils n'excèdent dans
leur plaisir; guidés par le seul sentiment de leurs besoins actuels»(de
la nature des animaux). Leurs "ouvrages" et leur organisation est vue par Buffon
comme une intelligence d'effet et non comme un effet de leur
intelligence.
C'est la notion d'instinct qui est appelée à trancher entre
actions perfectibles ("humaines et individuelles") et actions parfaites ("animales
et collectives"). Comme le remaque justement Florence Burgat, "ce terme fait
surgir l'idée d'un savoir pauvre dont les contours sont fixes et le
contenu invalidant" (Animal mon prochain, Chap 2, P.113). Il a pour avantage
d'englober une infinité d'actions, de pratiques sous un dénominateur
commun qui exclu les idées d'apprentissage, de transmission de savoir
(et de culture) non-humaines. De plus, l'instinct "obstrue la possiblité même
de penser l'individualité animale un seul et même modèle
se répète autant de fois qu'il y a d'individus dans une espèce"(Burgat,
112).
Pour toute une tradition de savant dont Buffon fait partie, l'argument de
la perfectibilité et de son pendant négatif, l'instinct, construisent
le regard scientifique sur une non-prise en compte de la pluralité des
comportements individuels et collectifs non-humain. Il va sans dire que cet évitement-là nourrit
depuis plus de deux siècles les tenants et les aboutissants des débats éthiques
sur "l'animal". C'est une définition essentiellement privative (l'animal
est, comme le pense Burgat, "l'être sans") qui historiquement
le déboute de tous droits ou de toute prévention.
La domination raisonnée:
Des arguments donnés pour expliquer la différence entre
humain et non-humain, la "domination raisonnée" est sans doute le plus éclairant
pour la question qui nous concerne. Rappelons que le projet de l'Histoire
naturelle consiste à recencer les faits d'une différence
de nature à partir des effets donnés par l'observation
et la méthode comparative dans le but d'éclairer la connaissance
de l'homme en tant qu'espèce. Par cette idée, Buffon confère à la
différence une structure hierarchique; les hommes différent des
autres vivants par la forme de contrôle qu'ils excercent. La domestication
inscrite dans la durée et l'institution progressive de ce que l'on peut
appeler une "technologie du pouvoir" (et ici, pouvoir de l'humain sur les animaux)
est l'effet d'une différence de nature fondée sur un
usage spécifique de la raison; "si les animaux étaient doués
de [la domination raisonnée], n'en verrions-nous pas quelques uns prendre
l'empire sur les autres et les obliger à leur chercher la nourriture, à les
veiller, à les garder, à les soulager lorqu'ils sont malades,
ou blessé?"(Buffon, De la nature des animaux). On comprend l'argument;
si les non-humains n'excercent pas une domination calculée, cela prouve:
- qu'ils diffèrent de l'humain (qui domestique/raisonne)
- qu'ils partagent une nature commune (de non-domesticant/
de non-raisonnant)
- que cette nature est inférieure dans la mesure où elle
ne leur permet pas de dominer l'homme.
Ainsi, Buffon explique: "On conviendra que le plus stupide des hommes suffit à conduire
le plus spirituel des animaux, il le commande et le fait servir à son
usage, et c'est moins par force que par supériorité de nature,
et c'est parce qu'il a un projet raisonné d'action et une suite de moyens
par lesquels il contraint l'animal à lui obeïr". ( de la nature
des animaux). Cet argumentaire permet au naturaliste de fonder une différence
de nature à partir d'une hierarchie observée. Faut-il
imaginer Buffon flâner aux abords de la ménagerie royale et observer
un simple d'esprit menant un éléphant par une trique et découvrir,
tel Archimède dans son bain, le principe de la supériorité humaine? La
domestication fonde une différence hierarchique là où la
parole avait échoué. Si dans son mutisme, l'imbécile
se rapproche de la bête, il lui est supérieur parce qu'il la soumet
grâce à son surplus d'intelligence. La "domination raisonnée" fonde
moins la spécificité de l'homme, qu'elle n'élabore un
principe hierarchique qui se fait différence et qui construit
du coups la différence.
Il ne s'agit pas ici de débattre de la véracité ou de
la fausseté de ses conclusions mais d'en interroger les pré-supposés.
La domestication est pour le naturaliste un argument cardinal: c'est elle qui
transforme l'homme en individu social. L'animal réunissant "toutes
les puissances de la Nature" (de la nature de l'homme) il est considéré comme
l'élément naturel par excellence "son individu est au centre
où tout se rapporte, un point où l'univers entier se réfléchit,
un monde en raccourci" (dlnh); Ainsi, en le soumettant à sa volonté par
l'intelligence, c'est la nature qu'il contrôle. Si la soumission
des animaux et de la nature est une prérogative adamique, elle n'est
pas, avant l'âge classique constitutive de l'identité humaine
(l'homme étant avant tout s'essence divine, il peut se réfléchir
dans les êtres et les choses sans perdre son indentité). La dichotomie
hierarchique culture/nature apparait dans un contexte où la connaissance
cherche ses marques et s'élabore peu à peu à partir du
jeu des identités et de différences (cf. Foucault, MC).
Dans cette redistribution des modalités du savoir, le sujet
se détache du monde à condition de le faire objet. C'est donc
en tant qu'objet-sous-le-regard-du-sujet que l'objet apparaît à celui
qui le regarde. Il va s'en dire que l'objet ne peut, au risque de pervertir
cette configuration-là, regarder le sujet qui l'observe. Impossibilité donc
d'être élevé (même graduellement) au rang d'observant,
nécessité pour le sujet de regarder, comparer, classer un non-sujet
qui parfois lui fait face. La relation sujet/objet dans le processus
de connaissance n'est pas seulement une mise à distance, un simple détachement
mais elle engage une lutte pour l'accession au statut de sujet; elle implique
la réification de la chose ou de l'être inspecté. On comprend
dès lors que la maîtrise, le contrôle de l'objet et à forcerie
de "l'animal" est au coeur du savoir de l'homme en tant qu'espèce vivante
(encore:"s'il n'existait point d'animaux, la nature de l'homme serait encore
plus incompréhensible").
A l'âge classique, la connaissance de l'être humain est travaillée
de l'intérieur par cette dichotomie du sujet et de l'objet. La réification
et l'appropriation des non-humains devient une exigence de premier plan pour
dégager les contours de l'identité humaine. Buffon fait appel à la
figure du "sauvage" pour étayer son propos; celui-ci faillit à sa
condition d'homme civilisé parce qu'il est incapable de dominer les
animaux "cela ne prouve-t-il pas que l'homme à l'état sauvage,
n'est qu'une espèce d'animal incapable de commander aux autres (...)
sans avoir aucune idée de sa puissance réelle et de sa supériorité de
nature sur tous ces êtres qu'il ne cherche point à subordonner!" (les
animaux du nouveau monde). On comprend que dans ce contexte nouveau de connaissance,
la domination raisonnée intervient comme un critère fondamental
de séparation et de hierarchisation de l'humain et du non-humain.
Conclusion:
A l'analyse de quelques articles de L'Histoire naturelle, on s'aperçoit
combien la définition des êtres vivants non-humain
est liée à une vision anthropocentrique de la connaissance. Ce
sous-statut est le pendant à la définition même de l'humain; "l'animal" désigne
moins un ensemble de réalités vivantes et multiples que le tracé d'une
frontière délimitant l'humain au propre si improbable.
L'histoire naturelle et les traditions qui lui succèdent nous lèguent
un héritage sémantique et conceptuel où la possibilité de
repenser, de reconsidérer les êtres sensibles non humains nous
est encore difficile. Bon nombre de discours scientifiques et philosophiques
sont encore structurés par des dichotomies qui hierarchisent d'emblée
l'appréhension des non-humains dans la connaissance.
Ce n'est pas nécessairement du coté de la science ou de la philosophie
que l'on peut entamer une exploration de ce qui figure pour l'instant, comme
une altérité, une extériorité sans visage. La découverte
de traits, de traces d'une animalité fuyante passe peut-être par
la création de nouveaux rapports et par un langage revisité par
des pratiques, où l'un se laisse habiter – et non plus hanter- par le
regard de l'autre.
Bibliographie:
George-Louis Leclerc, Comte de Buffon, Histoire naturelle, générale
et particulière, Imprimerie Royale, 1749-1789
. Premier discours, De la manière de traiter de l'Histoire Naturelle
. De la nature
. Discours sur la nature des animaux
. Discours sur la nature de l'homme
. Les animaux du nouveau monde
. Article « chien »
. Article « éléphant »
. Article « perroquet »
Florence Burgat, Animal mon prochain, Odile Jacob, 1997.
Amor Cherni, Buffon la nature et son histoire, PUF, 1998.
Boris Cyrulnick, (sous la direction de), Si les lions pouvaient parler, Quarto
Gallimard, 1998.
Elisabeth de Fontenay, Le silence des bêtes, Fayard, 1998.
Jean Gayon, (sous le direction de), Buffon 88, colloque de
Dijon,Vrin, 1992.
Michel Foucault, Les mots et les choses, Gallimard (1966), Edition
1998.
Carolyn Merchant, The death of nature, Harper, San Fransisco, 1983.
Jacques Rogers, Les sciences de la vie dans la pensée française
du dix-huitième siècle, Colin, 1963.
Londa Schiebinger, Nature's body, Beacon Press, Boston, 1993. |